Leadership Stratégique

L'Afrique n'a pas échoué à se gouverner, on lui a imposé des modèles qui n'étaient pas les siens

L'Afrique n'a pas échoué à se gouverner — Shela Infos
L'Afrique n'a pas échoué à se gouverner — Shela Infos
© Shela Infos / Canva

Depuis les indépendances, on répète que l'Afrique ne sait pas se gouverner. Mais personne ne pose la vraie question : et si le problème n'était pas l'Afrique — mais les modèles qu'on lui a imposés ? Voici ce que l'Histoire dit vraiment.

L'Afrique est ingouvernable. Les Africains ne savent pas se gouverner. La démocratie ne fonctionne pas en Afrique.

On entend ça partout. Dans les médias internationaux. Dans les rapports des institutions financières. Parfois même dans la bouche des Africains eux-mêmes — tellement le discours a été intériorisé.

Mais voilà la question qu'on n'ose pas poser : et si l'échec n'était pas africain — mais celui des modèles qu'on a plaqués sur des réalités qui n'étaient pas les leurs ?

Parce que l'Histoire, lue sans filtre, montre une chose avec une clarté dérangeante : chaque fois qu'un modèle de gouvernance a ignoré les réalités africaines, il a échoué. Chaque fois qu'il les a intégrées, il a produit des résultats. Sans exception.

Argument 1 — L'Afrique savait se gouverner avant qu'on lui apprenne

Voilà ce qu'on n'enseigne pas dans les manuels d'histoire standard.

Pendant que l'Europe médiévale était plongée dans la féodalité, la peste et les guerres de religion, l'empire du Mali gouvernait un territoire plus grand que l'Europe occidentale — avec une administration sophistiquée, un système fiscal, des routes commerciales sécurisées et une université à Tombouctou qui attirait des savants de tout le monde arabe.

L'empire Kongo avait un système de succession codifié, des provinces administrées par des gouverneurs nommés au mérite, une diplomatie active avec les puissances étrangères dès le XVe siècle.

L'Éthiopie — jamais colonisée — a maintenu une continuité institutionnelle de plusieurs siècles, avec une résistance à l'invasion italienne qui reste l'un des symboles les plus puissants de la souveraineté africaine.

Ces systèmes n'étaient pas parfaits. Aucun système ne l'est. Mais ils fonctionnaient — parce qu'ils étaient attachés aux réalités culturelles, sociales et économiques des peuples qu'ils gouvernaient.

La colonisation n'a pas apporté la gouvernance en Afrique. Elle a détruit des systèmes de gouvernance qui existaient. Et elle les a remplacés par des structures conçues non pas pour développer les peuples africains — mais pour les administrer au profit d'autres.

L'incapacité à se gouverner n'est pas une caractéristique africaine. C'est la conséquence d'une interruption violente et délibérée de trajectoires politiques qui avaient leur propre logique.

Argument 2 — Le piège de l'universalisme occidental

On nous a vendu une idée. Bien emballée. Exportée avec la même assurance que les produits manufacturés et les dettes du FMI.

L'idée que la démocratie libérale occidentale — multipartisme, élections périodiques, séparation des pouvoirs à l'occidentale — est le modèle universel. Le seul. L'aboutissement de l'histoire humaine.

Problème : ce modèle est même pas universel en Occident.

La France est une république centralisée à présidence forte. Les États-Unis sont une fédération à pouvoir fragmenté. La Suisse est une démocratie directe par référendum permanent. L'Allemagne fonctionne sur un système proportionnel consensuel. La Grande-Bretagne n'a pas de constitution écrite.

Ces pays ont tous des systèmes différents. Tous adaptés à leur histoire, leur culture, leur géographie, leur tissu social.

Et on voudrait qu'un seul de ces modèles — souvent le plus libéral, le plus favorable aux intérêts économiques étrangers — soit la solution universelle pour cinquante-quatre pays africains aux réalités radicalement différentes ?

C'est intellectuellement malhonnête. Et politiquement intéressé.

Exiger d'un pays africain qu'il adopte un modèle précis sans adaptation, c'est lui demander de trahir ses propres réalités. L'universalisme démocratique est un mythe — même en Occident.

Argument 3 — La psychologie du peuple et la légitimité

Il y a une vérité que les politologues écrivent rarement dans leurs thèses parce qu'elle est trop simple — et trop vraie.

Un peuple n'obéit durablement qu'à ce qu'il reconnaît comme légitime.

La légitimité est pas dans les textes. Elle est pas dans les constitutions copiées-collées de modèles étrangers. Elle est pas dans les discours des bailleurs de fonds internationaux.

La légitimité est dans la culture. Dans ce que les gens reconnaissent, dans leur ventre, comme juste et naturel.

En Afrique subsaharienne, la légitimité politique passe souvent par des canaux que la science politique occidentale ne sait pas lire. Le chef traditionnel qui parle lors des récoltes. Le conseil des anciens qui tranche les conflits fonciers. La palabre — cette institution africaine de délibération collective qui exige que chaque voix soit entendue avant qu'une décision soit prise.

Ces structures sont pas des vestiges folkloriques. Ce sont des systèmes de gouvernance vivants, fonctionnels, légitimes aux yeux de millions de personnes.

Un État qui les ignore ne gouverne pas son peuple — il lui est étranger. Et un État étranger à son peuple finit toujours par l'un ou l'autre : la répression ou l'effondrement.

La gouvernance efficace en Afrique n'est pas celle qui ressemble le plus à Paris ou Washington. C'est celle qui parle le langage que le peuple reconnaît comme le sien.

Récit 1 — Le Rwanda et le Gacaca : quand la tradition fait ce que les tribunaux internationaux ne peuvent pas

Avril 1994. En cent jours, entre 500 000 et 800 000 Rwandais sont massacrés. Le génocide le plus rapide de l'histoire moderne.

Dix ans plus tard, le Rwanda fait face à une question que nul n'avait su résoudre avant lui : comment juger plus de 120 000 personnes accusées de participation au génocide ? Le Tribunal Pénal International pour le Rwanda, basé à Arusha, avait les moyens. Les juges internationaux. Les procédures formelles.

En dix ans, il avait prononcé moins de cent jugements. À ce rythme, il aurait fallu plusieurs siècles pour juger tous les accusés.

Le Rwanda choisit alors quelque chose d'inattendu. Il ressort le Gacaca — un système de justice traditionnel rwandais vieux de plusieurs siècles, fondé sur la délibération communautaire. Des assemblées de villageois, présidées par des personnes d'intégrité reconnue par la communauté, jugent les accusés en public, en présence des victimes, dans les collines mêmes où les crimes ont été commis.

Pas de robes de magistrats. Pas de jargon juridique importé. Juste la vérité dite en public. La responsabilité assumée devant la communauté. Et la possibilité — pas l'obligation, la possibilité — du pardon.

Entre 2005 et 2012, les juridictions Gacaca ont traité près de deux millions de dossiers. Deux millions. Là où le tribunal international en avait traité moins de cent.

La justice n'a pas besoin d'un uniforme occidental pour être juste. Quand un système parle le langage culturel du peuple, il produit des résultats que les modèles importés ne peuvent pas atteindre.

Récit 2 — Le Botswana et le Kgotla : la démocratie existait avant qu'on lui donne ce nom

Le Botswana est un cas d'étude que les défenseurs de l'universalisme occidental n'aiment pas trop citer.

Pays enclavé. Sans façade maritime. Entouré de voisins instables. Pas de pétrole. Et pourtant — l'une des démocraties les plus stables d'Afrique subsaharienne. Alternances pacifiques du pouvoir. Institutions solides. Corruption relativement contenue. Développement humain parmi les plus élevés du continent.

Comment ?

Une partie de la réponse est dans le Kgotla — une institution traditionnelle tswana, une assemblée publique où les membres d'une communauté se réunissent pour délibérer des affaires collectives, résoudre les conflits, et où le chef rend compte de ses décisions devant le peuple. Tout le monde peut parler. Le chef écoute avant de décider.

Quand le Botswana a construit son système démocratique moderne, il a pas jeté le Kgotla à la poubelle comme un vestige prémoderne. Il l'a intégré. Les chefs traditionnels siègent dans une chambre consultative nationale. Les assemblées communautaires continuent de fonctionner en parallèle des structures élues.

Résultat : une démocratie avec une double légitimité — formelle et culturelle. Une démocratie que les Batswana reconnaissent comme la leur.

Le Botswana est pas stable malgré ses traditions. Il est stable en partie grâce à elles. L'intégration des structures traditionnelles légitimes dans la gouvernance moderne n'est pas un recul — c'est une intelligence politique.

Ce que l'Afrique doit revendiquer

Soyons clairs sur ce que cet article ne dit pas.

Il dit pas que l'Afrique doit rejeter la démocratie. Il dit pas que les droits fondamentaux sont une invention occidentale dont l'Afrique n'aurait pas besoin. Il dit pas que les coups d'État sont acceptables ni que les dictatures sont culturellement appropriées.

Ce qu'il dit est plus précis — et plus exigeant.

Il dit que la forme importe autant que le fond. Qu'une démocratie qui parle pas le langage culturel de son peuple est une démocratie de façade. Qu'une constitution copiée-collée sans enracinement dans les réalités locales est du papier.

L'Afrique a le droit — et le devoir — de revendiquer une gouvernance qui lui ressemble. Pas une copie carbone de Westminster ou de Washington. Une démocratie africaine. Ancrée dans l'histoire du continent. Nourrie de ses institutions traditionnelles là où elles sont légitimes. Protectrice des libertés fondamentales. Exigeante envers ses dirigeants.

Ce modèle n'existe pas encore pleinement. Il est en construction. Au Rwanda, au Botswana, au Sénégal, à l'île Maurice — des fragments de cette gouvernance africaine authentique émergent.

L'Afrique n'a pas besoin qu'on lui apprenne à se gouverner. Elle a besoin d'espace pour gouverner à sa façon.

Et vous — pensez-vous qu'un modèle de gouvernance africain authentique est possible aujourd'hui ? Quel pays africain vous inspire le plus dans sa façon de se gouverner ? Le débat est ouvert en commentaire.