33 ans. C'est l'âge qu'avait Sankara quand il est devenu président du Burkina Faso. En 4 ans — pas 40, pas 20 — il a transformé un des pays les plus pauvres du monde en symbole de dignité africaine. Avant d'être tué par son propre ami.
Je vais commencer par quelque chose d'un peu inconfortable. Chaque fois que je parle de Sankara dans une conversation sur le leadership, il y a toujours quelqu'un pour dire : "oui mais il était autoritaire." Et c'est vrai. On va en parler. Mais avant ça, j'ai besoin qu'on s'arrête une seconde sur ce que cet homme a réellement accompli — parce que honnêtement, la plupart des gens qui citent Sankara ne connaissent que le mythe, pas les faits.
Donc voilà. On va parler de Sankara. Vraiment. Pas le poster sur les murs des chambres d'étudiant. Le leader. Avec ses forces, ses contradictions, et surtout — les leçons concrètes qu'on peut en tirer aujourd'hui.
Leçon 1 : L'exemple avant le discours — et c'est pas une métaphore
Il y a un truc que les écoles de management adorent enseigner en théorie et que presque personne n'applique en pratique : diriger par l'exemple. On en parle dans tous les bouquins. Simon Sinek y consacre des pages entières dans Leaders Eat Last. Et pourtant, regardez autour de vous — combien de chefs vous demandent de "faire des efforts" depuis leur bureau climatisé avec leur voiture de fonction garée en bas ?
Sankara, lui, a vendu la flotte de Mercedes de l'État. Remplacée par des Renault 5 — les voitures les moins chères disponibles à l'époque. Son salaire ? 450 dollars par mois. Il portait des uniformes en coton fabriqué localement — pas par symbole, mais pour soutenir l'industrie textile burkinabè. Quand il demandait aux fonctionnaires de réduire leurs dépenses, il l'avait déjà fait lui-même.
C'est bête comme exemple, je sais. Mais c'est exactement ça le truc. Les grandes transformations commencent souvent par des gestes concrets et un peu bêtes — pas par des discours sophistiqués.
Leçon 2 : Une vision que même un paysan de Ouahigouya pouvait comprendre
"Celui qui te nourrit te contrôle."
C'est tout. Pas de mission statement en anglais. Pas de "framework stratégique" à cinq piliers. Une phrase. Et cette phrase expliquait tout — pourquoi l'autosuffisance alimentaire était la priorité numéro un, pourquoi il refusait les prêts du FMI, pourquoi les soldats burkinabè cultivaient des champs à côté de leurs casernes.
En quatre ans — je répète, quatre ans — le Burkina Faso est passé de pays importateur de céréales à pays autosuffisant. 2,5 millions d'enfants vaccinés contre la méningite, la fièvre jaune et la rougeole en quelques semaines. Le taux d'alphabétisation est passé de 13% à 73%. Plus de 10 millions d'arbres plantés contre la désertification. Des routes, des chemins de fer, construits sans aide étrangère.
Comment on mobilise autant en si peu de temps ? En ayant une vision assez simple pour que chaque citoyen — pas juste les technocrates — la comprenne et se l'approprie. C'est ce que la majorité des leaders ratent complètement. Ils ont des stratégies complexes que personne ne mémorise, que personne ne s'approprie, et qui finissent dans un tiroir six mois après avoir été présentées en réunion.
Leçon 3 : Changer les structures, pas faire des discours
La plupart des leaders veulent changer les mentalités. Sankara, lui, changeait les structures — c'est-à-dire les règles du jeu qui conditionnent les comportements (= si tu changes les règles, les comportements suivent tout seuls, sans avoir besoin de convaincre chaque individu un par un).
Exemple concret, et un peu surprenant. Les femmes au Burkina Faso portaient seules le poids des tâches domestiques. Un autre chef aurait fait des discours sur l'égalité. Sankara, lui, a forcé les hommes à aller au marché faire les courses à la place des femmes — physiquement, concrètement — pour qu'ils comprennent par l'expérience ce que ça représentait. C'est pas forcément la méthode la plus douce. Mais c'est redoutablement efficace.
Il a nommé des femmes à des postes gouvernementaux. Les a intégrées dans l'armée. A rendu illégaux les mariages forcés. Pas parce que c'était populaire — ça ne l'était vraiment pas dans certaines communautés. Mais parce qu'il avait compris qu'on construit pas un pays fort sur la moitié de sa population.
Leçon 4 : Savoir dire non aux puissants — même quand ça coûte cher
En juillet 1987, à l'Union Africaine à Addis-Abeba, Sankara a dénoncé publiquement la dette africaine et les institutions de Bretton Woods devant tous les chefs d'État du continent. Il savait que ce discours lui coûterait. Il a dit ce jour-là — et c'est troublant de relire cette phrase aujourd'hui — qu'il n'assisterait probablement pas à la prochaine réunion si le Burkina résistait seul.
Trois mois après, il était mort.
Je dis pas que tout leader doit chercher le martyr. C'est pas le message. Le message c'est qu'un leadership qui ne sait que dire oui aux puissants, qui calcule tout en fonction de sa survie politique ou professionnelle — c'est pas vraiment du leadership. C'est de la gestion de carrière. Et c'est pas la même chose.
Ce qu'il faut pas faire avec Sankara : l'idéaliser
Voilà, j'en parle. Parce que si je dis pas ça, l'article est malhonnête.
Sankara avait des aspects autoritaires réels. La presse a été muselée. Des opposants ont été arrêtés. Certaines de ses politiques ont été appliquées de façon brutale sans concertation. Ces faits existent. Et ils comptent. Parce qu'un leadership qui piétine les libertés individuelles au nom d'une vision collective — aussi noble soit-elle — porte en lui les germes de sa propre destruction.
L'honnêteté intellectuelle, c'est de prendre les deux — les réalisations extraordinaires ET les dérives — et d'en tirer une leçon nuancée.
La vraie leçon, alors
C'est pas "sois comme Sankara." C'est pas non plus "Sankara était parfait." C'est plutôt ça : en quatre ans, avec des ressources quasi nulles, dans un des pays les plus pauvres du monde, un homme a prouvé que diriger avec une vraie cohérence entre ses paroles et ses actes produit des résultats qu'aucun budget d'aide internationale peut acheter.
La question que Sankara pose à chaque leader — y compris toi, y compris moi — c'est pas "es-tu prêt à mourir pour ta vision ?" C'est une question plus quotidienne et plus exigeante : est-ce que tu vis vraiment en cohérence avec ce que tu prétends défendre ?
Souvent, la réponse est inconfortable.
Et toi — quel leader t'a le plus appris sur ce que diriger veut vraiment dire ? Africain ou pas. Connu ou inconnu. Raconte en commentaire.
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